• Les enfants de Bou Aboun

    Les enfants de Bou Aboun
    Chantal Bossard


    C’est la gueïla. Cet espace de temps où les heures sont si chaudes que nul ne s’aventure à quitter les plages de l’ombre. Des enfants sont venus d’un village voisin. Ils sont là, autour de nous. Ils nous observent, attentifs et rieurs. Sous le bouquet d’acacias, l’amorce d’une rencontre. Une jeune fille près de moi: “comment t’appelle”. C’est le début des écritures. Je dis mon nom. Je le trace sur le sable. De sa main, elle le froisse, et redessine les lettres. Elle ne se trompe pas. Elle le froisse à nouveau pour m’écrire son nom maintenant. Puis c’est mon tour encore.

    Les garçons s’approchent. Ils sont assis sur la natte de paille. Je sors de ma poche un jeu d’osselets. Je leur montre, je leur apprends. Leurs yeux sombres ne quittent pas mes mains. Je laisse le jeu. Un premier s’en empare. D’un geste habile, il reproduit les figures. Quelques variantes pourtant. Je m’aperçois vite que ce jeu ne lui est pas inconnu. Et chacun à son tour rivalise d’habileté pour rattraper au vol, les osselets. On se parle peu. On se regarde, c’est tout. Et ils ont tout dans leurs regards.

    Un autre enfant, le plus jeune, vient vers moi. La main tendue, un mot répété “cadeau, cadeau”. Il insiste, mais ce n’est pas une supplique. Ces yeux rieurs me le disent. Je lui prends sa main tendue, et je l’assied face à moi. Je lui montre un autre jeu. Je tape sur mes genoux. Je tape dans mes mains. Je tape dans ses mains. Je prends ses mains pour qu’il fasse de même. Il me regarde toujours de ses grands yeux rieurs. La bouche ouverte de plaisir sur ses deux dents de lait manquantes. Et c’est du bonheur à exploser le cœur. Il s’applique. Ses deux petites menottes à la rencontre des miennes. Parfois il se trompe et il éclate de rire. Avec toujours ses deux petites quenottes disparues qui lui dessinent sur le visage une tendresse infinie. Et j’oscille d’émotion entre le sourire accroché comme jamais et les larmes de joie.

    Quelques instants passés. Je voudrais des images de ce moment. Je sors mon appareil et leur demande si je peux. Une première photo. Je leur montre sur le petit écran du numérique. Et c’est une explosion de rires. Ils veulent tous, alors, voir leur visage figé dans la boîte. A chaque fois, les rires clairs fusent. Chacun veut à son tour, et plusieurs fois. Et je me laisse faire.

    Une jeune fille enroulée de voile orange s’approche timide. Elle est belle et douce. Inquiète elle veut aussi, mais au dernier moment, se cache le visage. Elle regarde sur l’écran ses yeux inquiets mais rieurs à la fois. Elle veut encore. Et encore. Et je ne me lasse pas. L’appareil passe entre leurs mains. Aux images qui défilent, les prénoms s'égrènent de leurs voix douces. Et les rires encore.

    Les jeunes garçons, presque des hommes. Ils ont rit aux images des autres. De leurs petites sœurs, de leurs cousines. Eux aussi veulent se voir. Mais en hommes. Alors ils posent, sérieux et dignes. Le chèche sur la tête, ou enroulé autour du cou. Les yeux percent l’espace. Et encore ici… se voir, recommencer, se voir, recommencer, se voir. Enfin, les lèvres se décrispent. Ils oublient leur sérieux et laissent aux images, leurs visages de l’enfance si proche encore.

    Les minutes s’allongent sous le bourdonnement des mouches. Une libellule trace une ligne bleue dans les vapeurs chaudes. De mes compagnons de voyages, certains se sont assoupis, d’autres lisent. Sous l'extrême chaleur de l’air, les pages d’un livre se décollent. Un feuillet s’envole. Mon petit homme de tout à l’heure s’empresse, heureux. Maintenant il a dans la main cette page blanche. Il n’y a sur cette feuille, pas un signe, pas un dessin, pas une ligne. Juste une page blanche. Mais dans ses yeux, je lis qu’il a trouvé un trésor.

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